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Un rapport de l’ITF préconise d’intégrer les travailleurs informels dans le projet de système de BRT de Dakar, faute de quoi jusqu’à 10 000 emplois pourraient être menacés

05 Feb 2021

Jusqu’à 10 000 emplois dans le secteur informel de Dakar pourraient être menacés faute de mesures supplémentaires pour intégrer les travailleurs informels dans le projet de bus à haut niveau de service (BRT) de la ville, met en garde un rapport commandé par la Fédération internationale des ouvriers du transport.

Le document intitulé Bus à haut niveau de service (BRT) à Dakar : Rapport de l’enquête d’évaluation de l’impact sur la main-d’œuvre 2020 met en lumière la réalité vécue par les travailleurs du secteur informel des transports publics à Dakar et les principaux problèmes auxquels ils sont confrontés, notamment la précarité de l’emploi, les bas salaires, les longues journées de travail, le harcèlement et le manque de formation ou de voies d’accès à un travail formalisé. La publication du rapport cette semaine coïncide avec la conférence Transforming Transport 2021, co-organisée par la Banque mondiale. Aux côtés de la Banque européenne d’investissement et du Fonds vert pour le climat, la Banque mondiale est le partenaire financier majoritaire du projet de BRT de Dakar.

Les conclusions du rapport, qui s’appuie sur des recherches menées avant la pandémie mondiale de Covid-19, sont d’autant plus pertinentes que les gouvernements déploient des plans de relance économique. « Le Covid-19 a révélé les vulnérabilités des travailleurs du secteur des transports, en particulier des travailleurs informels, » déclare Papa Sakho, de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, l’un des auteurs du rapport.

« Bénéficiant de peu de filets de protection financière, les travailleurs des transports informels ont été anéantis par la pandémie. L’amélioration de l’inclusion, de la consultation et des filières d’emploi profiterait à des milliers de femmes et d’hommes en cette période de difficultés économiques sans précédent. Le BRT pourrait être l’occasion de formaliser certains secteurs de l’économie des transports informels et d’éviter que certains des travailleurs les plus vulnérables de Dakar ne soient laissés pour compte. »

Le rapport constate des niveaux d’insécurité extrêmes chez les travailleurs des transports informels de Dakar, dont seulement 6 % déclarent bénéficier d’un contrat de travail avec leur employeur. Les femmes seraient moins susceptibles d’avoir un contrat de travail, 2,5 % en bénéficiant contre 7,5 % pour les hommes. Deux tiers des travailleurs interrogés (68,7 %) n’avaient pas d’emploi régulier et 57 % ont déclaré que leurs revenus provenaient directement des tarifs payés par les clients.

Le rapport décrit les étapes concrètes favorisant une transition juste du transport informel vers le transport formel. Cette évolution impose de mieux comprendre la nature de la main-d’œuvre informelle et d’évaluer les implications potentielles du BRT sur les moyens de subsistance et les conditions de travail des travailleurs informels.

Le processus de consultation et de planification du BRT doit également analyser les incidences du projet en termes de genre. Les femmes étant plus nombreuses que les hommes à exercer les métiers plus précaires du transport au Sénégal, elles seront pénalisées de manière disproportionnée par la formalisation et la mise en place du BRT. Par exemple, les quelques femmes à bord des bus travaillent comme receveuses, ce qui les expose à un risque élevé de pertes d’emploi dû à l’automatisation. Les femmes sont également plus nombreuses que les hommes à occuper des emplois dans le commerce dans les gares ou aux arrêts de bus.

Malgré les recommandations du rapport de l’ITDP de 2004 intitulé « Étude préliminaire d’un système de bus en site propre à Dakar », et l’obligation de la Banque mondiale d’analyser les impacts sociaux et environnementaux du BRT, au moment de l’étude, l’incidence sur les moyens de subsistance dans les services de transport informels menacés par l’introduction du BRT n’était pas ou peu prise en compte. Les syndicats et les associations représentant les travailleurs du transport informel n’ont pas non plus été consultés.

Les travailleurs informels interrogés dans le cadre du rapport étaient très peu sensibilisés au BRT, 76,5 % d’entre eux déclarant ne pas être au courant de ce projet. Bien que cette situation ait probablement évolué depuis que les travaux du BRT ont commencé, elle souligne le déficit de mesures envisagées pour impliquer les travailleurs dans la phase initiale du projet. « C’est quand je suis revenu du village … que j’ai entendu parler de notre déguerpissement. Je n’ai même pas encore été recensé et c’est par voie de presse que j’ai appris que les travaux du BRT démarrent, » a déclaré un commerçant. Plus de 56 % des personnes interrogées ont déclaré qu’elles risquaient de perdre leur emploi à cause du BRT.

Le rapport formule plusieurs recommandations visant à assurer une transition équitable et inclusive vers le BRT, en commençant par inviter les travailleurs informels et les syndicats à prendre part au processus de consultation. Même si les représentants des propriétaires de véhicules ont été conviés aux consultations du BRT, ils ne parlent pas au nom de tous les travailleurs et, sur certains points, peuvent même avoir d’importantes divergences d’intérêts.

Il est également recommandé que les propositions des travailleurs eux-mêmes au sujet de la formalisation de leur industrie soient prises en compte. Parmi ces propositions : davantage de possibilités de formation professionnelle, en particulier pour les femmes, la priorité donnée aux travailleurs informels dans le recrutement du BRT, et l’amélioration des espaces de travail, notamment par la mise à disposition d’installations telles que des toilettes, des abris et de l’eau potable.

Sous le leadership du camarade Gora Khouma, Secrétaire Général Union des Routiers du Sénégal (URS) et Coordinateur ITF-Sénégal, nos affiliés locaux en collaboration avec les associations de chauffeurs ont entamé des contacts avec le CETUD sur le projet du BRT. Nos affiliés locaux souhaitent entretenir avec le CETUD un dialogue social régulier et constructif garantissant la réussite du projet , la formalisation du secteur informel et la promotion du travail décent dans le transport urbain au Sénégal. 

« Nous demandons au CETUD, aux autorités sénégalaises, à la Banque mondiale et aux autres bailleurs et investisseurs internationaux de donner la priorité au bien-être des milliers de travailleuses et travailleurs informels dans le projet de BRT, » déclare Bayla Sow, représentant de l’ITF pour l’Afrique francophone. « L’amélioration de leurs conditions de travail et de leurs moyens de subsistance profitera, par la suite, aux passagers et à l’économie de Dakar dans son ensemble. »

FIN

Note aux rédactions :

La lecture du rapport de l’ITF peut être associée à celle du rapport intitulé Le transport informel de passagers au-delà du Covid-19 : Guide syndical pour une formalisation initiée par les travailleurs