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Avec de la bonne volonté, la Turquie pourrait mettre fin au calvaire des équipages des navires Palmali

23 Feb 2021
À la suite de l’incarcération et de la faillite d’un milliardaire turc propriétaire d’une flotte de navires, plus de 50 marins sont privés de liberté depuis 10 mois, sans nourriture ni carburant. Mais la Turquie a les cartes en main pour les délivrer de cet enfer.

L’aide humanitaire visant à nourrir et à rapatrier les gens de mer, ainsi qu’à récupérer leurs arriérés salariaux, est menée par la Fédération internationale des ouvriers du transport (ITF) et ses inspecteurs.

Cette semaine, quatre membres de l’équipage du Captain Nagdaliyev (IMO 9575307), navire de la société maritime Palmali appartenant à l’homme d’affaires Mübariz Mansimov Gurbanoğlu, ont été libérés de leur calvaire par les autorités libanaises. Ils ont dû se résoudre à une grève de la faim pour attirer l’attention sur leur abandon et pouvoir enfin être rapatriés. Le pétrolier avait été immobilisé dans le port de Beyrouth le 12 mai 2020, et son équipage est resté sans nourriture, sans carburant et sans argent pendant plus de 10 mois.

Le Coordinateur du réseau Monde arabe et Iran de l’ITF, Mohamed Arrachedi, explique que ces abandons sont parmi les pires qu’il ait eu à traiter au cours de sa carrière. Avec l’aide de l’Inspecteur maltais Paul Falzon et de l’Inspectrice italienne Livia Martini, le Corps d’inspecteurs de l’ITF s’arrange pour livrer des provisions à bord des navires Palmali pour assurer la subsistance des équipages.

En Turquie, privés de liberté depuis des mois, des équipages meurent de faim dans le noir
À Istanbul, six navires ont été abandonnés à la suite de la faillite de la société Palmali. Les équipages sont piégés à bord depuis plus de neuf mois, les autorités turques refusant qu’ils descendent à terre.

« La situation est catastrophique », explique Steve Trowsdale, Coordinateur du Corps d’inspecteurs de l’ITF, dont l’équipe travaille sans relâche au rapatriement des gens de mer. « Ces marins sont absolument désespérés. Ils n’ont presque plus d’eau ni de nourriture. Certains navires ont si peu de carburant que l’équipage doit vivre dans le noir, sans électricité. »

Le Lerik (IMO 9575319) est l’un des navires abandonnés à Istanbul depuis le mois de mai. Ses 10 membres d’équipage n’ont pas été payés depuis près de deux ans, depuis qu’ils sont montés à bord en 2019. L’équipage du Lerik s’est momentanément retrouvé sans nourriture début 2020, et même sans électricité ni éclairage.

L’incarcération de Gurbanoğlu a encore compliqué les choses, à l’instar des modifications apportées aux responsabilités P&I (assurance) liées aux navires.

Le milliardaire est accusé par les autorités turques d’avoir participé en 2016 au coup d’État raté contre le président Recep Tayyip Erdoğan.

« La subsistance de l’équipage a été rendue encore plus difficile par le fait qu’en 2020, la responsabilité P&I a changé trois fois, chaque partie se renvoyant la balle, et que, lors des interventions P&I, il a été refusé de subvenir aux besoins de l’équipage », a expliqué Trowsdale.

Quand l’assureur et l’État du pavillon n’assument pas leurs responsabilités, c’est souvent l’État du port dans lequel est amarré le navire qui doit intervenir.

« Certes, cela représente un coût considérable », concède Trowsdale à propos de la responsabilité que devrait assumer la Turquie de libérer et de rapatrier les équipages. « Les navires doivent être réapprovisionnés en carburant et entretenus dans ces ports. Des vigiles doivent être trouvés. Les autorités turques rechignent sans doute à payer la maintenance de navires appartenant à un armateur qu’ils considèrent comme un « traître », mais le bien-être des gens de mer doit passer avant la politique. »

« Les gouvernements ont la responsabilité légale et morale de préserver la vie et la santé des équipages des navires qui appartiennent à leurs ressortissants, immatriculés sous leur registre, ou à quai dans leurs ports. C’est le prix à payer pour un système maritime international. Ils ne peuvent choisir à leur guise de respecter ou non les droits des gens de mer », indique-t-il.

Travaillant sur ce dossier, l’Inspecteur de l’ITF Paul Falzon explique que ces neuf mois interminables à bord des navires jouent sur le moral des gens de mer.

« Ils sont piégés à bord de ces navires. Leur santé et leur bien-être s’en ressentent. Ils ont le droit à la liberté. Les autorités turques la leur refusent, et cela ne peut plus durer », assène Falzon.

En Italie, une approche plus humanitaire
Contrairement aux autorités turques qui refusent de venir en aide aux équipages et de leur fournir nourriture, carburant et rapatriement, l’Italie traite nettement mieux les gens de mer des navires Palmali abandonnés dans ses ports.

Prenons l’exemple de l’équipage du Gobustan (IMO 9575321), accosté à Ravenne lors de la faillite, qui y a été livré à son sort pendant quatre mois à partir de juillet 2020.

Grâce à l’ITF qui a négocié avec le port, les assureurs et les autres parties, les 13 membres d’équipage ont pu rentrer chez eux fin septembre. Ces marins avaient donné procuration aux avocats de l’ITF pour que ceux-ci puissent tenter de récupérer leurs arriérés salariaux lors de l’éventuelle vente du navire. Même si ce bras de fer n’est pas terminé, l’ITF a bon espoir que les gens de mer recevront au moins une partie de l’argent qui leur est dû, selon Trowsdale.

« En attendant, ils sont chez eux et ont pu reprendre le cours normal de leur vie. C’est ce que nous voulons pour tous les gens de mer qui ont été affectés dès le premier jour par la faillite de Palmali. Ils ont droit à leur liberté. », a-t-il déclaré.

Douze marins se trouvent toujours à bord des navires abandonnés dans le port d’Oristano, neuf sur le Khosrov Bey et trois sur le General Shikhlinsky, et continuent d’être aidés par l’Inspectrice de l’ITF, Livia Martini.

Palmali doit 3,2 millions d’USD à ses équipages
Palmali doit toujours plus de 3 millions de dollars aux équipages, tant pour ceux toujours piégés à bord des navires, que pour ceux qui sont maintenant rentrés chez eux.

L’argent est essentiel pour les gens de mer et leurs proches en cette période de Covid. L’économie va mal et les foyers ont souvent accumulé des dettes, ne recevant pas les fonds du principal soutien de famille.

Au total, plus de 3,2 millions d’USD sont toujours dus aux gens de mer qui travaillaient sur 12 navires Palmali.

Sur la base des informations de l’ITF et de l’Organisation internationale du travail, Bloomberg a établi ce tableau :

Navires et équipages abandonnés par Palmali
Au total, plus de 3,2 millions d’USD sont toujours dus aux gens de mer qui travaillaient sur 12 navires Palmali.

Source : Derniers rapports de l’ITF et l’OMI
*L’Agdash a été racheté par un nouvel armateur en novembre après son abandon, et les salaires de l’équipage ont maintenant été payés.
*L’équipage du Captain Nagdaliyev devrait quitter le Liban le 17 février.

De Beyrouth à Bakou : l’équipage du Capitaine Nagdaliyev rentre chez lui après une grève de la faim
Alors que des gens de mer sont toujours piégés à bord de navires en Turquie et en Italie, l’équipage du Captain Nagdaliyev a été libéré de son calvaire par les autorités libanaises cette semaine.

Interrogé par Bloomberg, qui enquêtait sur les conséquences de la faillite de Palmali pour les gens de mer abandonnés par la société, Mohamed Arrachedi a expliqué que l’équipage du Captain Nagdaliyev « s’est retrouvé sans nourriture ni eau à trois reprises, et qu’aucun pays ne semblait s’en soucier. »

Prenant les choses en main, quatre marins de l’équipage du pétrolier ont annoncé qu’ils commençaient une grève de la faim, dans un courrier électronique adressé aux agences gouvernementales, avec l’ITF en copie :

« Étant donné que ma famille a déjà beaucoup de problèmes dans mon pays, et que ma mère souffre d’un cancer, j’annonce clairement qu’à partir d’aujourd’hui, je commence une grève de la faim car les autorités locales ne me laissent pas rentrer chez moi. Je ne peux plus tolérer cette attitude inhumaine et je déclare ne plus être responsable de mes actions, puisqu’il n’y personne pour me venir en aide dans cette situation désespérée et cet état de détresse psychologique. Tous les appels que j’ai lancés ces six derniers mois sont restés sans réponse, et les autorités locales n’ont rien fait. Aujourd’hui, je descends du bateau, je m’installe sur le quai et j’y resterai en désespoir de cause, tant que je ne serai pas rapatrié ! » – Samig Nabiyev, capitaine azerbaïdjanais du Captain Nagdaliyev

Si certains membres d’équipage ont été autorisés à rentrer chez eux, les autorités libanaises ont obstinément empêché le Capitaine Nabiyev et trois autres marins de quitter le navire, alors que c’est pourtant leur droit. Jusqu’à cette semaine.

Après 10 mois à bord du Captain Nagdaliyev, les marins ont enfin pu rentrer chez eux.

Mardi soir, le Capitaine Nabiyev et trois autres marins ont été libérés de leur prison flottante et attendaient patiemment leur vol retour à l’aéroport de Beyrouth.

Dans un courrier électronique adressé à l’ITF, Nabiyev a remercié notre Fédération de l’avoir aidé, lui et son équipage, à rentrer à la maison :

Chers M. Mohamed Arrachedi et représentants de l’ITF,

En mon nom personnel et en celui de tous les membres d’équipage du pétrolier Captain Nagdaliyev immobilisé dans le port de Beyrouth depuis le 12 mai 2020 et abandonné par son armateur, permettez-moi de vous exprimer ma plus profonde gratitude pour le travail incroyable que vous avez accompli pour organiser notre rapatriement. Grâce à vous, aujourd’hui, nous pouvons enfin quitter le Liban et retrouver nos familles. Pendant 10 longs mois, vous avez tellement bien pris soin de nous dans le port de Beyrouth !

Il est difficile d’imaginer comment nous aurions pu survivre sans votre aide inestimable, vous qui avez organisé et payé notre approvisionnement en nourriture, en eau potable et en carburant, ainsi qu’en nous trouvant un avocat qui nous aide maintenant à récupérer nos salaires. Nous n’avions jamais dû faire appel à l’ITF auparavant. Nous savions juste, grâce à Internet et aux médias, que vous veillez au bien-être des marins partout dans le monde.

Aujourd’hui, nous tenons à vous exprimer notre plus profonde gratitude pour l’aide que vous nous avez apportée en cette période difficile et dont nous avons directement bénéficié. Il est très réconfortant de voir qu’il existe encore des personnes comme vous, qui ne nous abandonneront pas et ne nous trahiront jamais en cas d’épreuve, et qui iront jusqu’au bout pour défendre les droits des gens de mer !

Nous vous remercions à nouveau du fond du cœur !

Nous adressons nos vœux les plus sincères de prospérité à l’ITF. Vous êtes les seuls à toujours être là pour aider les marins quand il n’y a plus d’espoir. Béni soit votre remarquable travail !

« Nous lui souhaitons bonne chance », s’exclame Arrachedi.

« Ces marins ont connu l’enfer. Les gouvernements et l’industrie maritime doivent commencer à comprendre qu’il s’agit des visages humains de ces abandons. »

« Les gouvernements doivent en faire davantage pour empêcher des situations comme celle-ci. Ils doivent faire appliquer l’obligation d’assurance pour les armateurs. Ils doivent protéger, et non incarcérer, les gens de mer qui se retrouvent abandonnés dans leurs ports. »

« Les abandons se multiplient. Les souffrances en mer n’ont jamais atteint une telle ampleur », déplore Arrachedi.

Alors que les quatre membres d’équipage restants du Captain Nagdaliev rentrent chez eux, les marins des navires abandonnés à Istanbul sont toujours pris au piège. Arrachedi s’interroge : « Faudra-t-il en arriver là à chaque fois, que les gens de mer doivent entamer une grève de la faim pour pouvoir rentrer chez eux ? »

Comment expliquer cette situation ? La faute au « dark web » de l’industrie maritime mondiale, où personne n’est responsable pour les équipages
Le Président de l’ITF, Paddy Crumlin, compare l’industrie maritime mondiale au « dark web » d’Internet. Les joueurs sont anonymes. L’opacité est de mise. Les responsables des équipages sont le plus souvent délibérément dans l’ombre.

La réalité frustrante de ce « dark web » apparaît au grand jour quand les sociétés maritimes font faillite et que les gens de mer se retrouvent sans rien.

Au cœur de ce problème : les pavillons de complaisance.

Explication : les navires de Palmali sont immatriculés à Malte, alors que la société est principalement basée en Turquie. Ce qui signifie que les règles sont imposées et contrôlées par un pays (Malte) n’ayant que peu de pouvoir sur les navires.

Pourtant, Malte est l’un des États de pavillon de complaisance les plus responsables, selon le Coordinateur du Corps d’inspecteurs de l’ITF, Steve Trowsdale. Mais le nombre de navires immatriculés dans ce pays est disproportionné par rapport à sa taille. Et les ressources de Malte sont limitées quand il s’agit de faire appliquer les réglementations relatives au bien-être des gens de mer, explique-t-il.

La Convention du travail maritime contient des règles visant à faire en sorte que les équipages soient payés et puissent rentrer chez eux même si la société maritime se retrouve en difficulté financière (hélas, la Turquie n’est pas signataire de cette Convention). Mais les choses sont bien plus compliquées dans la pratique et les armateurs peu scrupuleux parviennent à contourner le système. Même les armateurs honnêtes fonctionnent de façon bien trop complexe pour que la justice puisse faire son travail rapidement.

Le Lerik (IMO 9575319), par exemple, appartient à une société turque, mais est immatriculé à Malte via des filiales, et est assuré en Russie. Les créanciers ont dû saisir des tribunaux de Londres et de Moscou pour tenter de récupérer leur dû. Le navire est ancré dans le port d’Istanbul. L’armateur est en prison.

« C’est trop facile pour ces différentes parties de se renvoyer la balle et de se défausser sur les autres maillons de cette chaîne complexe », déplore Trowsdale.

Dans la pratique, ce jeu de passe-passe voit les équipages laissés pour compte sur des navires abandonnés pendant des mois, voire des années, car les procédures n’en finissent pas.

Trowsdale explique que si l’on met fin au système des pavillons de complaisance, ce que préconise l’ITF depuis de nombreuses années, la flotte d’un pays serait proportionnelle au volume de ses échanges commerciaux, et celui-ci pourrait alors assumer le coût de ses propres réglementations et, par exemple, contrôler la qualité des assurances souscrites par les armateurs.

« Cela signifierait aussi pour les gens de mer qu’ils seraient payés rapidement en cas d’abandon, et qu’ils pourraient rentrer chez eux au plus vite. L’affaire Palmali montre qu’à l’heure actuelle, les gens de mer sont laissés à leur triste sort, sans liberté ni argent. »