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Pour changer le monde, transformons les transports publics

31 Mar 2021

L’avenir est aux transports publics
Éditorial conjoint

Par Mark Watts, Directeur général de C40 Cities et Stephen Cotton, Secrétaire général de l’ITF

Partout dans le monde, les systèmes de transport public – et les travailleurs qui les font fonctionner – ont permis aux collectivités de poursuivre leurs activités pendant la lutte contre le COVID-19. Grâce à ces chauffeurs de bus, conducteurs de train, contrôleurs, vendeurs de billets, mécaniciens et personnel de nettoyage, les autres travailleurs de première ligne ont également pu se rendre au travail tous les jours. Il faut maintenant que les gouvernements s’engagent eux aussi, qu’ils ne se contentent pas d’annuler les déficits budgétaires qui se sont accumulés avec l’effondrement du nombre de passagers pendant les confinements, mais qu’ils profitent de la modification des habitudes de travail et de déplacement pour investir dans des services de transport public élargis et à émissions nulles, qui peuvent être la pierre angulaire d’une relance verte et juste après la pandémie.

Alors que nous nous rapprochons de la fin de cette crise, nous sommes toujours confrontés à un nombre de difficultés considérables, mais les possibilités d’instaurer une société plus forte, plus inclusive et plus cohésive ne manquent pas.

Le niveau d’investissement dans les transports publics sera déterminant pour concrétiser ces possibilités. La pandémie a aggravé les déficits de financement déjà considérables de ces services dans un contexte économique désastreux. En Italie, on estime que les opérations de transports en commun ont perdu 1,8 milliard de dollars (1,5 milliard d’euros) de recettes tarifaires en 2020 [1], le secteur des transports publics brésilien a enregistré une perte économique de 1,7 milliard de dollars (9,5 milliards de reis) [2] en 2020, l’autorité de transport de Vancouver a déclaré qu’elle perdait environ 75 millions de dollars canadiens par mois [3], la Metropolitan Transportation Agency de New York envisage un déficit de 6 milliards de dollars en 2021 et un déficit cumulé de près de 16 milliards de dollars en raison du COVID-19 sur une période de cinq ans [4]. En réaction, de nombreux systèmes de transport urbain ont réduit leurs services, en diminuant la fréquence des bus, en supprimant les services de nuit ou en limitant les services aux lignes les plus rentables.

Pour redresser la situation après le COVID-19, les gouvernements doivent prendre des engagements ambitieux et investir dès maintenant dans les infrastructures et les opérations de transport public. Bien que nous nous félicitions des mesures prises par certains gouvernements à l’échelle nationale pour aider les systèmes de transport en commun à survivre à l’urgence de la crise du COVID-19, un financement stable, direct et à long terme s’impose afin que les villes soient en mesure de protéger les services et les travailleurs des transports en commun et d’investir dans des transports plus développés et propres. Une transition juste permettra de protéger et de créer des emplois verts et de garantir que le développement des transports publics favorise les perspectives d’emploi pour des millions d’autres personnes. C’est l’occasion d’investir dans nos villes, dans l’emploi, pour les travailleurs, pour les habitants des villes et, surtout, pour protéger nos villes face à la prochaine crise mondiale qui s’annonce : l’urgence climatique.

Aujourd’hui, dans le monde entier, les travailleurs, les maires, les dirigeants syndicaux et les habitants des villes s’unissent pour exiger des investissements qui transformeront les transports publics afin de protéger et de créer des millions d’emplois décents et syndiqués et de garantir une reprise mondiale verte et juste axée sur les services publics. Il s’agit d’une chance unique de promouvoir l’égalité des genres dans les emplois et les services et une stratégie d’emploi visionnaire pour les jeunes.

La manière dont les gouvernements investiront dans la relance post-pandémique déterminera si nous accélérons la transition vers une économie plus verte et plus juste ou si nous rendons la pollution irréversible pour des décennies. Les recherches du C40 indiquent qu’entre 40 et 80 % des déplacements dans les villes devront se faire à pied, à vélo ou en transport en commun d’ici 2030 si l’on veut limiter le réchauffement de la planète à moins de 1,5 degré Celsius. En d’autres termes, sans transport en commun pas de ville durable.

Si nous souhaitons nous attaquer sérieusement à l’urgence climatique – et ce n’est pas une option – le plan de relance doit être très ambitieux, écologique et rapide.

Les villes ont besoin de transports en commun sûrs, abordables et de qualité, non seulement pour améliorer la qualité de l’air et réduire les émissions, mais aussi pour protéger les travailleurs de première ligne qui risquent leur vie chaque jour depuis un an pour notre bien. La pandémie a eu une incidence démesurée sur la santé des travailleurs des transports et de nombreux membres des affiliés de l’ITF dans le monde sont décédés. Rien qu’aux États-Unis, l’Amalgamated Transit Union (ATU) a perdu plus de 140 membres au cours de l’année écoulée. Les transports publics ont été une bouée de sauvetage pour nos communautés, et il est temps que nous les considérions comme tels.

Les transports publics sont une question de justice sociale et économique. Cette menace à la viabilité de transports publics abordables et accessibles survient au moment même où la pandémie révèle à quel point nous dépendons tous de ces transports. Les transports en commun constituent un service vital pour les employés qui doivent se rendre au travail pendant la pandémie, notamment les personnels de santé, les soignants, les enseignants et le personnel qui remplit les étagères des magasins. Concrètement, cela signifie également, que nous sommes tous des utilisateurs des transports publics, que nous en soyons des usagers directs ou non. À mesure que nous surmonterons la pandémie, il sera indispensable de veiller à ce que les personnes qui n’ont pas de voiture particulière puissent trouver du travail et s’y rendre. Il est fort probable que celles qui auront la possibilité de travailler à domicile après la pandémie le feront plus souvent qu’auparavant, offrant ainsi l’occasion de réorienter les services de transport en abandonnant les itinéraires qui répondent aux besoins des usagers du centre-ville au profit des trajets inter-quartiers utilisés par un plus grand nombre de personnes.

Nous devons également permettre une transition équitable des services informels vers des services formels avec la participation des travailleurs et des communautés. 7,3 millions de travailleurs sont officiellement employés dans le secteur des transports publics dans le monde et, dans de nombreuses régions, les emplois informels peuvent représenter jusqu’à 30-40 % supplémentaires du nombre total d’emplois dans les transports[5]. Les familles et les communautés concernées sont tout simplement trop nombreuses pour admettre l’échec du transport public.

Une nouvelle étude publiée aujourd’hui par C40 Cities montre que l’investissement dans les systèmes de transport public partout dans le monde permettra non seulement de préserver les emplois existants et de réduire de plus de moitié les émissions dues aux transports urbains d’ici 2030, mais aussi de créer 4,6 millions d’emplois supplémentaires d’ici-là dans 100 villes du réseau C40, ainsi que dans leurs chaînes d’approvisionnement, avec un impact économique multiplié grâce à un meilleur accès aux transports publics. La protection et la défense des systèmes de transport public constituent à la fois un moyen puissant de favoriser une relance verte et juste dans les villes et une condition essentielle à toute chance de vie urbaine durable dans le futur.

Pour mener à bien une relance verte et juste, des investissements publics dans de nouveaux métros et trains de banlieue améliorés sont indispensables, avec des services plus rapides et plus fréquents, des services de bus formels propres de meilleure qualité, et une transition équitable pour les travailleurs. Nos villes méritent des systèmes intégrés de billetterie et d’information en temps réel et des investissements dans les transports publics électriques. Nous devons envisager, investir et bâtir un avenir où chacun pourra facilement, en toute sécurité et à un prix abordable, monter à bord d’un bus ou d’un train pour se rendre au travail, à l’école, à l’hôpital ou au marché.

Des investissements audacieux dans les transports publics permettront aux travailleurs et aux citoyens du monde entier non seulement de survivre, mais aussi de s’épanouir et de contribuer à l’action climatique. À l’heure du chômage de masse mondial et de l’urgence climatique, l’avenir est aux transports publics.

 

[1] UITP Europe (13 mai 2020). European CEOs and city representatives call for local public transport to be a key sector in the European recovery plan.

[2] https://www1.folha.uol.com.br/mercado/2021/01/transporte-publico-circula-com-61-dos-passageiros-e-pode-sofrer-mudanca-estrutural-em-2021.shtml

[3] https://www.cbc.ca/news/canada/british-columbia/translink-seeking-emergeny-funding-coronavirus-pandemic-1.5531302

[4] Mass Transit (19 novembre 2020) New York MTA lays out dispiriting 2021 budget proposal with drastic cuts to service and staff levels

[5] OIT (2020). Note de synthèse sectorielle de l’OIT  sur le COVID-19 et les services de transport urbain de passagers