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Engagés dans une grève de la faim pour éviter une famine à leurs familles, des gens de mer sont hospitalisés au Koweït : toute l’histoire

04 Feb 2021

Après 11 mois sans salaire à envoyer à leurs familles, 19 marins à bord du vraquier MV Ula immobilisé dans le port de Shuaiba, au Koweït, ont entamé une grève de la faim.

Les membres de l’équipage, originaires de l’Inde, de la Turquie, de l’Azerbaïdjan et du Bangladesh, demandent leur rapatriement et le paiement immédiat des 410 415,65 dollars de salaires qui leur sont dus.

Ils refusent de s’alimenter depuis le 7 janvier, affirmant ne pas pouvoir manger tant que leurs familles seront affamées. Leur grève de la faim se poursuit maintenant sur le mois de février.

« Nous ne buvons que de l’eau pour pouvoir tenir, » a expliqué un marin.

Six membres de l’équipage ont déjà été hospitalisés pour stabiliser leur pression artérielle et réguler leur glycémie, avant d’être reconduits à bord du navire. Les jours des marins sont encore menacés s’ils continuent de ne pas s’alimenter.

« Nos familles ne reçoivent pas d’argent pour s’acheter de la nourriture, des articles de première nécessité, ou se payer des soins médicaux, » a expliqué un marin.

« L’équipage a embarqué sur le navire il y a 14 mois — certains marins il y a plus de 19 mois. L’un deux est à bord depuis plus de deux ans. Ils demandent au Koweït de les faire relever par un équipage local afin de pouvoir rentrer chez eux et retrouver leurs familles, » a indiqué Mohamed Arrachedi, Coordinateur du Réseau Monde arabe et Iran de la Fédération internationale des ouvriers du transport. « Ils n’ont pas été payés depuis 11 mois. » 

M. Arrachedi a fait savoir que l’ITF a offert une assistance juridique à l’équipage. Cette proposition traduit l’intérêt de longue date que porte l’ITF à cette situation et son soutien à l’équipage.

L’ITF a contacté les parties ayant des obligations et des responsabilités envers l’équipage il y a plus d’un an, en septembre 2019. Cela concernait notamment l’armateur qatari et son assureur. Depuis, l’ITF se bat sans relâche pour que les marins reçoivent de la nourriture et de l’eau, ainsi que les salaires importants qui leur reviennent.

L’ITF a également signalé l’abandon de l’équipage à des agences mondiales, à l’Organisation internationale du Travail et à l’Organisation maritime internationale.

Lorsque M. Arrachedi a reçu le premier appel à l’aide de l’équipage, le MV Ula se trouvait en Iran, sans éclairage ni carburant, et manquait de provisions et d’eau.

« À ce moment-là, 25 marins à bord sont tombés malades en raison du manque de médicaments, d’eau potable fraîche et de nourriture, » a indiqué un membre de l’équipage.  « Parfois, nos provisions ne couvraient qu’un seul repas par jour. »

L’équipage a fabriqué des bannières pour attirer davantage l’attention sur leur situation. Celles-ci indiquaient : « Aidez-nous, s’il vous plaît. ITF, organisation qui sauve des âmes, ange de la mer. Voix des revendications des marins — ITF ».

Le navire immobilisé au Koweït et le président de l’armateur recherché en vue d’une arrestation au Qatar

L’ITF a continué à faire pression pour obtenir les salaires impayés et le propriétaire du navire a répondu en versant une partie de la rémunération due à certains membres de l’équipage. En avril 2020, la Fédération a insisté pour que le navire soit admis dans le port de Shuaiba, au Koweït, mais l’équipage n’était toujours pas autorisé à débarquer.

Lorsque les versements des salaires ont été suspendus pour la troisième fois, les tensions à bord se sont aggravées et quatre marins ont été enfermés dans leurs cabines. Le capitaine a signalé aux autorités des Palaos et du Koweït qu’une mutinerie avait eu lieu sur le navire.

« Nous n’avons vu ni le soleil ni la lune et nous n’avons pas senti l’air libre pendant quatre mois et 16 jours, » se souvient un marin du MV Ula. « C’était comme être en prison. »

Un comité spécial a été formé par des représentants de l’OIT, de l’OMI, de l’ITF, des propriétaires qataris, et des représentants de l’ambassade indienne et des Palaos, l’État du pavillon dans lequel le navire était immatriculé. Toutefois, aucune solution n’a été trouvée. 

En mai, les autorités portuaires du Koweït sont passées à l’action et ont immobilisé le navire et sa cargaison de produits à base de clinker destinés au secteur de la construction. Elles ont découvert que l’armateur du navire qatari, Aswan Trading and Contracting, avait été placé sur liste noire le 13 février 2017 et que son président était recherché par les services de police du Qatar.

Normalement, lorsqu’un navire est abandonné, c’est l’État du pavillon qui doit intervenir pour veiller au bien-être de l’équipage et garantir le versement des salaires. 

« Les Palaos ont manqué à leur devoir, » estime M. Arrachedi. « À plusieurs reprises, l’ITF a attiré l’attention de cet État sur l’absence de nourriture et les arriérés salariaux, mais rien n’a été fait. »

À la suite de discussions avec l’ITF, l’OMI et les autorités koweïtiennes, les Palaos ont mis fin à l’immatriculation du navire en septembre 2020, les revendications de l’équipage restant sans réponse. Il a été estimé que cela permettrait au Koweït de mieux résoudre le problème. Cela met en lumière le manque de pouvoir et de volonté de la part des États du pavillon à prendre les mesures appropriées dans de telles circonstances.

« Le navire étant maintenant sans pavillon, il revient aux autorités maritimes koweïtiennes de régler la situation. Le Koweït a une responsabilité juridique et morale de sauver ces gens de mer tant qu’il est encore temps. Comme toujours, l’ITF se tient prête à aider de toutes les manières possibles, » a affirmé M. Arrachedi.

 

Les familles touchées par la pandémie attendent des milliers d’arriérés salariaux

Six marins, dont trois ayant été confinés dans leurs cabines, ont quitté le navire en septembre — mais sans le salaire qui leur était dû. Du fait des pertes d’emplois et de revenus dues à la pandémie de Covid-19 dans le pays d’origine, le non-versement des salaires constitue un problème grave pour les marins et leurs familles.

« Ma mère, mon père, ma sœur et mon petit frère ont besoin de l’argent que je leur envoie depuis que mon père a perdu son travail à cause de la pandémie, » a expliqué l’un des marins encore à bord. « Je suis maintenant le seul à avoir un emploi.  Mais je n’ai pas été payé depuis 11 mois. Ma famille a contracté un prêt qu’elle ne peut pas rembourser. »

En général, en cas d’abandon, c’est l’assurance du navire qui doit couvrir certains salaires de l’équipage, ou le propriétaire.  Or, l’assureur en question n’est pas membre d’un P & I Club et puisque les autorités portuaires du Koweït ont facilité la relève de l’équipage, l’armateur refuse de payer. L’équipage appelle maintenant les autorités du Koweït à agir.

Les marins se plaignent de ces autorités, qui leur assènent cette incessante rengaine : « Vous recevrez très prochainement votre salaire et vous pourrez rentrer chez vous. »  

« C’est ce qu’on nous répète depuis cinq mois, » ont-ils affirmé. « Nous avons passé près d’un an sans un seul dollar. Nous ne savons pas combien de mois cela durera encore. Il nous faut des garanties écrites. »

D’après l’équipage du MV Ula, les autorités qui auraient dû prendre des mesures dès le début n’ont toujours pas réagi.  

« L’État du pavillon n’a absolument rien fait, » a affirmé un marin.  « Les autorités portuaires du Koweït fournissent les produits de première nécessité à bord, mais nos familles ne reçoivent rien. Elles ont besoin de manger aussi. »

L’ITF a réitéré son offre d’assistance juridique et a exhorté les autorités koweïtiennes à trouver une solution de toute urgence. Mohamed Arrachedi, de l’ITF, s’inquiète de la santé de l’équipage.

« La grève de la faim qui dure depuis le 7 janvier est très grave et appelle une intervention urgente, » a-t-il déclaré.

« Des vies sont en jeu. Nous estimons que les autorités koweïtiennes disposent de suffisamment d’instruments pour prendre les mesures exceptionnelles nécessaires afin de garantir le paiement des salaires et le rapatriement de l’équipage. L’ITF se tient prête à aider de toutes les manières possibles. »

L’équipage poursuit sa grève de la faim.