Mansour Osanloo: A quand la liberté
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Le leader syndical iranien Mansour Osanloo a été soumis à des persécutions incessantes depuis qu'il réclame un syndicat indépendant et des salaires décents pour les agents de bus. Pourtant, comme il l'explique dans un entretien accordé à « Transport international » peu de temps avant sa dernière arrestation, il ne se considère pas comme « antigouvernement » et garde l'espoir pour les droits et libertés des travailleurs et travailleuses en Iran
Avez-vous craint pour votre sécurité lorsque vous avez quitté l'Iran pour vous rendre à Londres ?
J'ai été très surpris. Jusqu'à ce que le vol décolle j'ai cru qu'ils allaient venir me chercher. Et puis, j'ai pensé que finalement tout allait bien se passer. Ma famille et un collègue sont venus à l'aéroport avec moi et m'ont constamment appelé au téléphone, jusqu'à ce que je monte à bord de l'avion, pour savoir où j'étais et si j'allais bien.
Pourquoi pensez-vous que les autorités vous ont autorisé à partir ?
Tout d'abord, après mon incarcération et quelques 200 heures d'interrogatoire, je pense que les autorités ont pu constater que je n'étais pas hostile au gouvernement. Deuxièmement, c'est peut-être grâce au soutien que j'ai reçu de mes collègues dans mon propre syndicat qui se sont battus pour ma liberté.
Troisièmement, cela s'explique aussi peut-être par le soutien international, qu'il s'agisse de l'ITF ou de la Confédération syndicale internationale. Il y a eu tellement de manifestations et de lettres adressées au Gouvernement iranien.
Le 10 juillet vers 19 heures, heure locale, Mansour Osanloo, leader du Syndicat iranien des agents de bus Sandikaye Kargarane Sherkate Vahed, a été agressé sur un bus par des inconnus, roué de coups et poussé dans une voiture. Il était rentré à Téhéran deux semaines auparavant à l'issue d'une visite en Europe, où il s'était adressé aux réunions internationales de l'ITF et de la Confédération syndicale internationale (CSU).
Osanloo avait déjà été attaqué et arrêté à plusieurs reprises pour ses activités syndicales, et cette dernière capture l'a ramené dans la prison d'Evin pour la troisième fois en deux ans. Il y est toujours emprisonné au moment où TI est mis sous presse.
Dès l'annonce de l'enlèvement d'Osanloo – que le gouvernement et la police ont dans un premier temps prétendu ignorer – le mouvement syndical mondial a déployé une campagne pour exiger sa libération. L'ITF a coordonné une pétition en ligne et des affiliés du monde entier ont adressé des messages au Président iranien Ahmadinejad, répondant à l'appel de l'ITF et de la CSI qui leur demandaient de s'associer à la Journée d'action du 9 août (voir précisions pages 10-11).
Cette journée marquait une date anniversaire puisque cela faisait exactement un an qu'Osanloo avait été libéré après huit mois de prison. Les manifestants ont dénoncé le nouvel emprisonnement d'Osanloo, ainsi que l'incarcération à Sanandaj, dans la province kurde, d'un autre leader syndical, Mahmoud Salehi, membre fondateur de l'association des ouvriers boulangers de Sakez et co-fondateur du Comité de coordination pour former des organisations de travailleurs. Pendant cette journée qui a mobilisé 34 pays, de l'Algérie au Yémen, les syndicats ont organisé des rassemblements et manifestations devant les ambassades iraniennes et ont essayé de remettre des pétitions.
Le matin même de la journée d'action, cinq autres syndicalistes membres de l'exécutif du syndicat d'Osanloo ont été arrêtés et des forces de sécurité ont empêché des manifestants de se rassembler devant la maison d'Osanloo à Téhéran. Lors de sa visite en Europe, Osanloo a expliqué aux affiliés des transports routiers de l'ITF à Londres comment les membres de son syndicat étaient victimes d'oppression alors que la législation du pays reconnaît leurs droits d'adhérer à un syndicat indépendant. Il a également donné une interview à TI, qui est publiée ci-dessous.
Pour d'autres précisions sur la campagne engagée pour faire libérer Osanloo et protéger les droits des travailleurs syndiqués en Iran, veuillez consulter notre site de campagne: www.freeosanloo.org. |
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Il y a peut-être aussi une autre raison : les médias, et en particulier l'internet, les communications par satellite et tous les magazines en dehors de l'Iran. Ma famille a également reçu un nombre considérable de coups de téléphone pour me soutenir.
Quelles sont les conditions de vie en Iran pour les travailleurs ordinaires ?
La situation est très précaire. Il y a tellement de choses qui changent dans notre pays. Nous sommes à cheval sur deux périodes contradictoires : la dictature et la démocratie. On constate également des changements culturels dans la société iranienne.
Notre société est très complexe, avec encore des normes économiques féodales d'un autre âge, d'une autre époque, qui remontent à 300 ou 400 ans. Les choses évoluent. La télévision et la radio transforment la société, mais il y a toujours des paysans qui vivent dans ce monde d'un autre âge.
Comment a commencé le mouvement de réforme d'un syndicat indépendant ?
Après huit années de guerre, qui remontent à 1980, toutes les organisations syndicales avaient cessé d'exister. Beaucoup de nos syndicalistes ont été arrêtés, se sont enfuis ou ont été emprisonnés. Après 1990, une nouvelle législation du travail a été adoptée.
Les leaders islamiques étaient totalement contre toute forme de rassemblement social. Mais surtout, ils étaient contre toute forme d'élection dans l'entreprise. Ils ont essayé d'aider le gouvernement et même les services de renseignement. Pendant cette période, ils ont essayé de manipuler toutes les élections qui étaient organisées dans des entreprises.
Cela a causé beaucoup de ressentiment et, dans la mesure où ils n'étaient pas les porte-parole des travailleurs, nous avons pu engager une nouvelle réflexion.
"Chaque fois, je me retrouvais devant le tribunal où les juges examinaient mon dossier. Ils disaient que ce n'était pas la vérité et me libéraient."
Avec certains de mes amis et beaucoup de vieux syndicalistes que je connaissais, nous avons eu de nombreuses discussions pour voir comment on pouvait réformer les syndicats en Iran.
Nous sommes partis de notre expérience. Nous avons étudié les droits syndicaux fondamentaux, et essayé de les expliquer à nos collègues dans les entreprises. On allait d'un bus à l'autre, posant des questions, cherchant à obtenir pour les conducteurs un endroit où se reposer. Et puis nous avons envisagé des moyens pour aider nos collègues. On a pensé aux précédentes générations, à ce qu'elles avaient fait et appris, et comment nous pouvions reformer notre propre syndicat.
Nous avons essayé de publier un nouveau magazine. Nous nous sommes rendus dans tous les cafés ; nous avons parlé à tous les chauffeurs pendant qu'ils conduisaient dans Téhéran. Cela remonte à six ans.
Partout on connaissait bien notre situation. A la fin du mandat du précédent Président Khatami, nous avons décidé qu'il était temps pour nous de nous organiser. En 2005, après l'arrivée au pouvoir pour la première fois d'Ahmadinejad, nous avons commencé à nous plaindre de notre sort.
Pendant l'une de nos manifestations, les chauffeurs ont roulé tous feux allumés dans la ville. C'était pour protester contre l'absence d'organisation des travailleurs dans la compagnie et dénoncer divers problèmes : bas salaires et longues heures de travail ; bus trop vieux ; fatigue des chauffeurs due aux nombreux embouteillages ; licenciement du personnel ; corruption au niveau de la direction, etc.
Le jour même où l'on m'arrêtait, le chef de la sûreté à Téhéran a essayé de voir comment il pouvait nous amener à la table des négociations. A cette époque là, on avait des négociations et la direction avait promis de mettre en oeuvre les décisions prises, mais elle ne l'a pas fait. Et d'août à décembre 2005, j'ai été arrêté plusieurs fois.
Chaque fois, je me retrouvais devant le tribunal où les juges examinaient mon dossier. Ils disaient que ce n'était pas la vérité et me libéraient. Mais on a continué à m'arrêter jusqu'au mois de décembre de cette même année (lorsque Osanloo a été arrêté et emprisonné pendant huit mois).
Qu'est-ce qui vous a permis de tenir en dépit de la peur que vous avez sans doute souvent éprouvée ?
On n'avait pas le choix et on avait décidé qu'il valait mieux mourir que de vivre comme cela.
Dans quelles conditions vivent les conducteurs de bus à Téhéran ?
Le salaire minimum d'un agent de bus à Téhéran est d'environ 100 dollars US et, avec toutes les primes, peut atteindre environ 150 dollars US. Le seuil de pauvreté est de 400 dollars US par mois. Et même les statistiques gouvernementales montrent que le salaire minimum devrait être de 300 dollars US par mois.
Par ailleurs, les conditions de travail sont très pénibles. L'air est particulièrement pollué. Certains services de bus ont été privatisés de sorte que les employés sont en concurrence avec ces services. Un autre problème tient à leur polyvalence. Ils doivent assumer seuls les différentes tâches associées à la conduite et à la collecte des billets. Qui plus est, les bus comportent deux parties réservées respectivement aux hommes et aux femmes. Tout cela ne fait qu'aggraver nos conditions de travail.
Depuis les grèves de janvier 2006 qui ont conduit à de nombreuses arrestations et licenciements, 43 salariés ont perdu leur emploi. Six d'entre eux ont vu leur cas examiné par des médiateurs et quatre ont reçu une «lettre de reprise du travail».
Est-ce que le syndicat a des adhérentes et encourage la syndicalisation des femmes ?
Nous avions 200 femmes dans notre syndicat et nous nous sommes battus pour obtenir 40 dollars US par mois pour couvrir les frais de garde d'enfants. Mais après les arrestations en masse, leur nombre a baissé.
Toutefois, les femmes de nos adhérents sont très actives. Elles assistent aux réunions syndicales et peuvent donner leur avis. Le 8 mars, nous publions un communiqué de presse pour la Journée internationale de la femme et nous organisons une cérémonie.
Est-ce que le syndicat est autorisé à repré-senter ses 7.000 adhérents dans des conditions normales ?
On ne peut pas dire que nous représentons 7.000 adhérents parce que nous n'avons pas encore eu des élections générales libres. Nous sommes les portes parole des travailleurs et travailleuses. Nous représentons leurs problèmes et ils nous soutiennent. Mais si l'on jouissait vraiment de toute notre liberté je pense que 70 à 80% des 15.000 personnes qui constituent la main d'œuvre voteraient pour nous.
Lors de la première assemblée générale que nous avons organisée dans la rue, des milliers de travailleurs sont venus. Ils ont même couru et se sont cachés de la police pour pouvoir nous rejoindre. Ils savaient qu'on les avait aidés à obtenir une majoration de 50 dollars US par mois et on avait obtenu pour eux des vêtements de travail.
D'ailleurs, les vêtements que je porte en ce moment sont ceux fournis par l'employeur. Ce qui était le plus important pour nous, c'était d'obtenir un emploi permanent pour le personnel temporaire. Maintenant, au moins, ils bénéficient d'un contrat de deux ans.
Pensez-vous que les agents de bus de Téhéran auront un jour un syndicat libre et indé-pendant ?
Certainement, j'en suis convaincu.
Mais que doit-il se passer à l'intérieur et à l'extérieur de l'Iran pour que cela devienne une réalité ?
Je pense que nous avons besoin d'un soutien continu au plan international. C'est le plus important pour nous. Les gens doivent savoir que nos représentants gouvernementaux sont membres d'organismes des Nations unies et de l'Organisation internationale du travail (OIT). C'est ce qui est le plus important pour nous. Partout où nous allons, nous parlons des Conventions 87 (sur la liberté syndicale) et 98 (sur le droit syndical et la négociation collective) de l'OIT.
Mais cela ne va pas sans mal. En Iran, les gens sont méfiants parce qu'ils ont déjà entendu tellement de mensonges. Mais nous essayons de gagner leur confiance. Je pense qu'on a déjà avancé dans ce sens et qu'il faut continuer.
Quelles sont les influences politiques dans le pays ?
La situation actuelle est très complexe. La majorité des gens au pouvoir viennent de milieux militaires et sont très conservateurs dans leur démarche, mais il y a plusieurs tendances. A l'intérieur du pays, nous luttons pour nos droits. Il devrait y avoir des élections parlementaires dans quelques mois.
Les différentes tendances poursuivent des intérêts différents et utilisent des médias différentes qui, pour certaines, appuient nos efforts. Ainsi, certains journaux essaient d'exprimer nos besoins et chacun d’eux représente une partie des tendances gouvernementales iraniennes. J'espère que, progressivement, nous pourrons obtenir une organisation libre et indépendante.
Il y a différents mouvements en Iran à l'heure actuelle. Il y a un mouvement d'étudiants, un mouvement des femmes, un mouvement des travailleurs. Tous ces mouvements cherchent à apprendre et à se former. Ils essaient de travailler ensemble directement ou indirectement, dans un esprit de solidarité.
Entretien conduit par Kay Parris.