Quand syndicalisation rime avec éducation
Sans analyse critique, recherche, renforcement des capacités et réactivité aux changements, avec pour moteur l’éducation, la syndicalisation est impossible. Alana Dave nous en dit plus.
La restructuration des transports influe considérablement sur l’organisation des syndicats. La fragmentation de l’emploi par la précarisation, l’externalisation et l’informalisation a modifié à la fois la nature du lieu de travail et le travail quotidien des effectifs. Sans compter que les travailleurs des transports occupent une position stratégique dans les chaînes mondiales de distribution, souvent vulnérables aux perturbations et retards.
Comment les syndicats des transports peuvent-ils s’organiser, se restructurer et se renforcer pour trouver un écho auprès d’une main-d’œuvre fragmentée, et tirer parti de cette position stratégique dans l’économie mondiale ? Le programme de l’ITF, « Organisons-nous mondialement » adopté lors du Congrès de l’année dernière instaure un cadre dans lequel les affiliés et l’ITF peuvent identifier collectivement des cibles de syndicalisation et coordonner des activités syndicales entre les différents secteurs des transports. En novembre 2006, une conférence pédagogique de l’ITF a été organisée en Autriche dans l’objectif d’élaborer une stratégie d’éducation pour le programme « Organisons-nous mondialement ».
Rattacher l’éducation à la syndicalisation
Beaucoup de syndicats des transports ont commencé à définir de nouvelles stratégies d’organisation, en lançant des campagnes de syndicalisation, en affectant des ressources supplémentaires aux activités d'organisation et en créant de nouvelles structures. L’éducation fait partie intégrante de ce processus.
Chaque problème rencontré sur le lieu de travail, chaque conflit, chaque campagne – spontané(e) ou non – peut constituer une occasion de convaincre des travailleurs non syndiqués de s’affilier et/ou de renforcer la confiance et l’influence des membres existants.
« Les hommes et les femmes qui militent dans le mouvement syndical peuvent assurer des fonctions de formateurs. Ils peuvent atteindre plus de membres, plus rapidement et plus efficacement »
Pour syndiquer efficacement, nous devons être à l’écoute et tenir compte de ce que les travailleurs et travailleuses des transports apprennent et remettent en question au travers de leur propre expérience des changements et des problèmes sur le lieu de travail, dans la profession et dans la société au sens large. L’éducation va dès lors bien au-delà de la simple mise en place de programmes pédagogiques formels dispensés par les départements de l’éducation des syndicats. Pour les travailleurs, l’apprentissage se fait en différents lieux et dans différents contextes, et que l’on soit éducateur ou chargé de syndicalisation, il faut rattacher cet apprentissage au renforcement de l’organisation syndicale.
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| Conférence sur l'éducation, Vienne, Novembre 2006 |  |
Il doit exister une corrélation étroite et dynamique entre la stratégie de syndicalisation d’un syndicat et son programme d’éducation. Mais souvent, le rôle accordé à l’éducation est trop étriqué. Dans beaucoup de cas, le lien entre éducation et syndicalisation se résume à la formation des personnes chargées de syndicalisation.
Cette formation revêt une importance essentielle, il n’en demeure pas moins que l’éducation ne doit pas s’arrêter là. Nous devons nous rappeler que la syndicalisation ne consiste pas uniquement à recruter de nouveaux membres, mais aussi à maintenir des syndicats démocratiques et efficaces. L’éducation doit jouer un rôle dans chaque aspect de la vie du syndicat, pour former des dirigeant(e)s de qualité et efficaces et stimuler la participation active, engagée et militante des adhérents et adhérentes.
La conférence pédagogique de l’ITF a commencé par définir un mandat pour l’éducation syndicale dans le contexte de ce processus de renouveau syndical. Les idées ci-dessous tentent de cadrer plus concrètement ce mandat et nous espérons qu’elles encourageront d’autres débats et discussions au sein des affiliés.
Stimuler l’esprit critique et l’action
Le programme « Organisons-nous mondialement » vise à accroître l’influence des syndicats dans le secteur des transports. Pour ce faire, il faut renforcer la capacité d’esprit critique et l’autonomisation des responsables syndicaux et des travailleurs du secteur des transports pour qu’ils passent à l’action et suscitent le changement sur leur lieu de travail, dans la profession et dans la société en général.
Le programme « Organisons-nous mondialement » doit donc s’accompagner d’un programme d’éducation politique pour les équipes dirigeantes et les membres au niveau local, national, régional et international, dans l’objectif de donner naissance à de nouvelles politiques et stratégies de défense des intérêts des travailleurs et travailleuses des transports.
Soutenir la recherche, les campagnes, les réseaux et la solidarité
Pour que les syndicats des transports puissent tirer parti de leur position stratégique, il est nécessaire d’instaurer un processus continu de collecte d’informations, d’analyse, de campagne et de mise en réseau. Pour que ce processus alimente et renforce la syndicalisation, les travailleurs et les membres doivent y être associés activement.
Une approche pédagogique dote le syndicat d’une structure permettant à ses différentes sections d’identifier des problématiques communes, de rassembler des informations, d’établir des plans et de prendre des décisions à propos des cibles et tactiques des campagnes. Elle permet aussi de renforcer les compétences et les capacités de campagne aux différents échelons du syndicat, et d’associer les syndicats à d’autres organisations pour faire front commun sur certaines problématiques.
Atteindre différentes catégories de travailleurs et travailleuses
Les conclusions d’une enquête mondiale de l’ITF sur l’organisation des travailleurs informels des transports (voir www.itfglobal.org/education/index.cfm) révèlent que les programmes d’éducation syndicale doivent être conçus de manière à répondre spécifiquement aux besoins et problèmes des travailleurs informels.
Les chargés de syndicalisation rompus à l’organisation des travailleurs formels ont parfois l’impression qu’il est plus difficile d’organiser les travailleurs informels. La formation des chargés de syndicalisation doit donc tenir compte de la spécificité des problématiques, des situations et des difficultés que pose le recrutement des travailleurs informels, entre autres : surmonter la méfiance et les mauvaises expériences, gérer la pluralité syndicale, surmonter l’opposition de l’employeur ou des autorités, encourager les travailleurs à s’affilier et trouver le temps et l’endroit pour rencontrer les travailleurs informels des transports.
L’éducation, le renforcement des capacités et l’autonomisation des responsables syndicaux, les compétences syndicales, la politique et l’économie doivent être intégrés au processus de création de syndicats de travailleurs informels. Le NTU, affilié de l’ITF aux Philippines, propose par exemple un vaste éventail de cours aux associations de travailleurs informels des transports dans une optique de sensibilisation, d’acquisition d’aptitudes de direction et de développement des compétences.
Renforcer les capacités
Pour rattacher efficacement l’éducation à la syndicalisation, il faut renforcer la capacité organisationnelle des syndicats à proposer des formations. De profondes disparités sont apparues entre les affiliés lors de la conférence pédagogique de l’ITF, entre ceux qui ne proposent aucune formation syndicale et ceux qui organisent régulièrement des séminaires. Concernant ces derniers, il existe des différences entre ceux qui possèdent des structures et des ressources (notamment des formateurs) et peuvent ainsi assurer un développement continu de l’éducation, et ceux dont les structures sont faibles voire inexistantes et qui n’ont guère de ressources.
Mais le renforcement des capacités est aussi une question de point de vue et de détermination. Il est ressorti clairement de cette conférence et d’autres manifestations qu’un grand nombre d’affiliés de l’ITF n’ont aucune stratégie en matière d’éducation. Pour la plupart, les formations syndicales se font au coup par coup, sans aucun programme de développement organisationnel à long terme. Souvent, l’éducation n’est pas rattachée à l’action sociale du syndicat. Elle a lieu en parallèle et est perçue comme une option facultative. Dans d’autres cas, l’éducation sert d’outil de manipulation aux responsables, qui entendent ainsi faire « descendre » les informations et/ou les décisions aux membres.
Les syndicats doivent donc affecter des ressources à la formation, développer des structures d’éducation, former des formateurs et proposer des programmes pédagogiques adaptés aux différents échelons du syndicat. Mais surtout, ils ont besoin d’une stratégie et d’une méthodologie d’éducation syndicale qui créent une base d’adhérents capable de participer et de diriger les activités et les relations fondamentales des syndicats, et d’atteindre les travailleurs et travailleuses non syndiqués.
On confond trop souvent la capacité d’organiser des formations et les moyens financiers. Les moyens financiers disponibles pour l’éducation syndicale dans le monde sont en recul, et les syndicats ne peuvent donc pas toujours compter sur un soutien externe. Les possibilités d’organiser l’éducation à moindre frais ne manquent pas, et les syndicats devraient y réfléchir. Sans parler des ressources insoupçonnées qui sont souvent les leurs.
Les hommes et les femmes qui militent dans le mouvement syndical peuvent par exemple assurer des fonctions de formateurs. Ils peuvent atteindre plus de membres, plus rapidement et plus efficacement. Ils peuvent ouvrir le syndicat à des membres d’autres horizons. Cette diversification est importante – elle élargit la base d’adhérents et des personnes éventuellement candidates à la direction du syndicat. Cette approche renforce donc la participation démocratique et la capacité organisationnelle, tout en s’inscrivant au cœur du renouveau syndical.
Un exemple à suivre est celui de NETWON, affilié de l’ITF au Népal. Les adhérents ont dialogué avec des chauffeurs de taxi non syndiqués aux stations-services et joué un rôle pédagogique en les informant sur le syndicat, ce qui a eu pour effet d’augmenter considérablement les adhésions.
L’ITF joue un rôle important dans le sens où elle donne l’occasion aux affiliés de renforcer leurs activités pédagogiques. Grâce à ses initiatives d’éducation mondiales et régionales, à l’élaboration de documents pédagogiques très variés et à la création du réseau de formateurs de l’ITF, les affiliés peuvent partager des idées, acquérir de nouvelles compétences et améliorer la coordination en matière d’éducation. Mais les programmes de l’ITF ne peuvent remplacer les formations menées par les syndicats eux-mêmes. L’organisation et l’éducation sont intimement liées et toutes deux indispensables aux syndicats des transports s’ils veulent asseoir leur influence sur le plan international.
Un compte rendu détaillé de la Conférence pédagogique de l’ITF organisée en Autriche en novembre 2006 est disponible sur notre site www.itfglobal.org.
Alana Dave est la Responsable de l’Éducation de l’ITF.