Triangle infernal
Les comportements à risque des pêcheurs et routiers, locaux et étrangers, et des professionnels du sexe de l'une des villes côtières de Namibie peuvent avoir des répercussions partout dans le monde, comme nous l'explique Wezi Tjaronda
Walvis Bay, ville portuaire située à plus de 350 kilomètres de la capitale namibienne, Windhoek, vit de la pêche, très florissante dans la région. À la croisée de deux grands corridors routiers, le Trans Kalahari et le Trans Caprivi, la ville est directement reliée à quatre pays et ses relations commerciales vont bien au-delà des États voisins de la Namibie.
L'industrie de la pêche attire de nombreux travailleurs de l'étranger – Chine, Russie et Espagne – qui débarquent régulièrement des navires de pêche internationaux et fréquentent la ville pendant leur séjour. Les pêcheurs et les routiers, qu’ils soient locaux ou étrangers, fréquentent les prostituées locales dans le port, et partagent parfois les mêmes partenaires. Le résultat, c'est que les infections contractées peuvent ensuite se propager dans le monde entier et causer de nouvelles contaminations, souvent avec de nouvelles souches du virus.
Voix du triangle
« En fait, ces filles aident les pêcheurs. Nous les pêcheurs, nous n’avons pas le temps de trouver une fille qu’il ne faut pas payer. Parfois, nous arrivons ici le matin et nous repartons en mer dès l'après-midi. Nous n'avons donc vraiment pas le temps de trouver une fille sérieuse. C'est la seule solution si vous voulez passer du temps avec une femme. » - Pêcheur local
« J'utilise des préservatifs quand je délaisse mon petit ami habituel parce qu’il ne me donne rien, que j’ai besoin d’argent et qu’il n’en a pas. Alors je pars sans lui dire où je vais ou je lui dis que je rends visite à un ami ou à de la famille. C'est alors que je rencontre des hommes avec qui je couche pour de l'argent et avec qui je dois utiliser des préservatifs, et quand je reviens vers mon petit ami, nous continuons à avoir des rapports non-protégés. » - Prostituée occasionnelle
« Certaines des femmes qui vendent leur corps n'aiment pas les préservatifs, mais moi je veux les utiliser parce que beaucoup de mes amis sont morts du SIDA et je ne veux pas que cela m’arrive. » - Chauffeur routier
« J'ai peur parce que cette maladie existe depuis longtemps. J'en ai pris conscience il y a peu de temps, et j'ai peur… Il suffit d’une fille et voilà, vous avez peur, parce que vous avez peut-être attrapé la maladie. » - Chauffeur routier qui n'utilise pas de préservatif
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« Dans ces conditions, l'incidence et les conséquences des comportements à risque ont une véritable portée internationale et peuvent se ressentir à des milliers de kilomètres » explique un rapport sur le VIH/SIDA intitulé « Ships, Trucks and Clubs: The Dynamics of HIV Risk Behaviour in Walvis Bay ».
Condensé des conclusions d'une enquête de bien plus grande envergure menée pour l'Organisation internationale des migrations, ce rapport constate que les infections contractées ailleurs dans le monde peuvent transiter par Walvis Bay avant de se propager à d’autres villes et aux pays voisins.
Des habitudes différentes
Le rapport révèle que les pêcheurs étrangers en mission en Namibie vivent généralement à bord de leur navire pendant 3 à 6 mois, avec de courtes périodes de repos à terre. Ces pêcheurs ne sont généralement pas très informés sur le VIH.
Beaucoup s’adressent ponctuellement à des professionnels du sexe, tandis que d'autres entretiennent des relations intéressées avec des « petites amies », qui ne sont pas à proprement parler des prostituées, mais qui acceptent de l'argent, des cadeaux, de la nourriture, de l'alcool ou un toit où dormir, en contrepartie de rapports sexuels.
Même si ces « petites amies » se réservent exclusivement à leur partenaire pendant sa permission à terre, elles n'en continuent pas moins à fréquenter d’autres clients quand il repart en mer.
Les pêcheurs espagnols privilégient généralement des relations à long terme, révèle l'étude, et louent parfois des meublés pour y installer leur « petite amie », en fait une prostituée de luxe. Les pêcheurs chinois préfèrent quant à eux des rapports ponctuels et non-protégés avec des travailleuses du sexe des bas quartiers qui reçoivent chez elles ou racolent dans la rue. Ces personnes sont généralement les plus pauvres et donc, les moins à même de négocier des rapports protégés avec leurs clients toujours en déplacement.
Les pêcheurs locaux et les routiers étrangers et de la région, font également appel aux services de ces prostituées entretenues ou des quartiers pauvres, ce qui signifie que beaucoup de travailleurs issus de différents groupes peuvent être amenés à fréquenter les mêmes partenaires sexuels.
Difficultés en matière d’éducation
La vulnérabilité des pêcheurs étrangers qui ressort de cette étude procède d'un mélange détonant de facteurs de risque. Originaires pour la plupart de pays où la prévalence est faible et où le VIH fait peu parler de lui, ces pêcheurs ne sont pas sensibilisés à la maladie et ne comprennent pas les informations disponibles en Namibie à cause de la barrière de la langue.
Ensuite, ils se livrent à des pratiques sexuelles très risquées avec des partenaires multiples. Ce comportement est favorisé par la consommation d'alcool et l’impossibilité de communiquer dans les langues locales. Les routiers locaux sont généralement formés au VIH mais, comme le révèle l'étude, « l’impact de cette sensibilisation est réduit, à cause de l'accessibilité réduite et de la réticence à changer de comportement ». Il souligne les différences de niveau d’éducation des routiers étrangers, essentiellement africains, et indique par exemple que les chauffeurs angolais n’ont en général reçu aucune sensibilisation au VIH.
« Les problèmes de langue et d’accessibilité ont de considérables répercussions financières pour les éducateurs locaux » révèle l'étude. « Ceux-ci ne peuvent engager du personnel supplémentaire maîtrisant les langues nécessaires et n'ont donc aucun moyen de cibler les pêcheurs étrangers. »
Leurs périodes de séjour en Namibie étant relativement courtes, les pêcheurs et routiers étrangers constituent des cibles difficiles pour les programmes d'éducation. Toute connaissance acquise tant bien que mal pendant le séjour quitte le pays avec eux, et il faut à chaque fois tout recommencer à zéro avec les nouveaux arrivants.
Ces travailleurs des transports, malgré les nombreuses différences qui les séparent en termes de connaissances et de comportement, ont cependant en commun une vie de solitude, de stress et de déplacements incessants. La plupart éprouvent donc d'énormes difficultés à nouer des relations stables et normales, et beaucoup ne résistent pas à la tentation de l'alcool.
Les endroits réservés à la détente, par exemple des débits de boisson clandestins, des boîtes de nuit et des meublés, fleurissent dans les villes portuaires comme Walvis Bay pour satisfaire cette clientèle de pêcheurs et routiers étrangers, qui constituent le fonds de roulement des professionnels du sexe et contribuent à perpétuer le triangle infernal.
L'étude indique que ce schéma de développement a jusqu’ici été largement ignoré et appelle une attention accrue de la part des gestionnaires de programmes de réduction des risques.
Ships, trucks and clubs: the dynamics of HIV risk behaviour in Walvis Bay, par Christiaan Keulder et Debbie Le Beau, publié par le Namibian Institute for Public Policy Research.Le texte intégral du rapport peut être téléchargé sur le site www.ippr.org.na/publications/php.
Wezi Tjaronda est journaliste au quotidien New Era à Windhoek, en Namibie
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