La protection passe par l'égalité

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La plupart des agences reconnaissent les limites des programmes sur le VIH tant que perdureront des "normes sociales" sexistes. Kay Parris fait le point

Peter Piot, Directeur exécutif de l’ONUSIDA, est loin d'être le seul spécialiste à le penser. « Si nous ne plaçons pas les femmes au cœur de la riposte au SIDA, je pense qu’il sera impossible d'endiguer cette épidémie.»

Dans les régions où la maladie est endémique, les femmes sont plus touchées que les hommes, et dans les pays où l'épidémie est naissante, les nouvelles infections sont plus nombreuses chez les femmes que chez les hommes.

Les inégalités entre les sexes contraignent des millions de femmes, déjà bien plus vulnérables aux infections que les hommes sur un plan biologique, à céder aux demandes de rapports sexuels non protégés, et restent dans l'ignorance des aventures de leurs partenaires.

Par ailleurs, beaucoup de femmes plus pauvres dont le travail précaire fait vivre la famille – céderont souvent au chantage sexuel ou aux avances de leurs supérieurs, par crainte d'être licenciées ou financièrement pénalisées.

 
INTEGRER LA DIMENSION DE GENRE DANS LES PROGRAMMES VIH/SIDA SUR LES LIEUX DE TRAVAIL

Par Romano Ojiambo-Ochieng


Pour être efficaces, les programmes VIH/SIDA mis en oeuvre sur les lieux de travail doivent tenir compte de la réalité des habitudes sexuelles des hommes et des femmes. Par conséquent :

• Tous les programmes VIH/SIDA sur les lieux de travail devraient, en plus de tenir compte des considérations raciales et sexuelles, intégrer la dimension de genre. Ils devraient cibler explicitement les hommes et femmes, peut-être en s'adressant aux hommes et aux femmes par des programmes séparés.

• Les informations sur le VIH/SIDA destinées aux femmes doivent les mettre en garde contre les risques accrus auxquels elles sont exposées, surtout les plus jeunes d’entre elles.

• L'éducation doit aider les hommes et les femmes à comprendre et à corriger les inégalités, tant dans l'emploi que dans la sphère privée, avec une insistance toute particulière sur le harcèlement sexuel et la violence.

• Les programmes doivent aider les femmes à comprendre leurs droits, tant sur le lieu de travail qu'en dehors de celui-ci, et leur apprendre à se protéger.

• L'éducation destinée aux hommes doit comprendre des mesures de sensibilisation et d'évaluation des risques ainsi que des stratégies visant à promouvoir les responsabilités des hommes en matière de prévention du VIH/SIDA. Les femmes doivent être associées à la planification et à la mise en œuvre des politiques et programmes VIH/SIDA sur les lieux de travail.


Les études révèlent que la violence sexuelle – qui pour les femmes s'accompagne souvent de blessures et expose donc leur système sanguin au VIH – est extrêmement courante dans de nombreuses sociétés et classes sociales. Une étude indique qu'en Afrique du Sud, 30Þs premiers rapports se font sous la contrainte, et que 71Þs femmes ont dû se soumettre à des rapports forcés à un moment ou l’autre de leur vie.

D’autres études, cette fois-ci sur les femmes hispaniques aux États-Unis, un cinquième de l'échantillon font état de violences sexuelles commises par leur partenaire au cours des trois derniers mois.

Le besoin de se faire entendre

Ce comportement dominant et violent est particulièrement répandu dans les pays où le VIH est le plus implanté, mais se généralise aussi partout dans le monde.

Rien n'indique que les hommes qui travaillent dans les transports sont plus enclins à ce type de comportement que ceux d’autres professions. Par ailleurs, dans beaucoup de pays, ce comportement est loin d’être courant.

Il est cependant largement prouvé que les travailleurs des transports prennent plus de risques que la population en général, et qu’ils enregistrent un taux de prévalence du VIH plus élevé. Les liens entre inégalités hommes-femmes, comportement sexuel à risque et prévalence du VIH sont clairement démontrés.

Les travailleurs des transports qui sont souvent en déplacement n’ont pas une vie facile, notamment du fait des séparations prolongées et des infrastructures de repos inadéquates – facteurs qui favorisent les rapports sexuels occasionnels non-protégés.

Beaucoup de programmes d'action sur le VIH dans le secteur des transports s'articulent donc autour de l'amélioration des conditions de travail et de l'éducation et de l'information, pour encourager ces travailleurs à utiliser des préservatifs. Ces programmes vitaux ont été très fructueux.

Toutefois, il est clair que les messages de prévention sont bien plus efficaces dans les groupes où les femmes s'expriment activement, ou dans les programmes qui privilégient les discussions sur l'égalité. Dans les syndicats des transports, les militantes s’acquittent à merveille des fonctions liées à la formation et à la sensibilisation de proximité. Les avantages que présente la collaboration avec les professionnelles du sexe dans les ports et sur les aires de repos sont déjà bien connus, et l'importance de la sensibilisation de proximité effectuée par les conjointes et compagnes est aujourd’hui indéniable.

Les femmes sont en effet particulièrement réceptives aux messages sur les rapports protégés, et si elles ont suffisamment d’influence dans le couple, elles les mettent en application.

La clé de la protection

Ce sont les couples de longue date et mariés qui utilisent le moins les préservatifs – ce qui explique pourquoi dans beaucoup de pays, les femmes mariées, qui sont contaminées par leur mari après des rencontres extraconjugales, sont plus susceptibles d'être séropositives que les femmes célibataires du même âge. Au Cambodge par exemple, des chiffres récents indiquent que 42% des nouvelles infections par le VIH se transmettent du mari à l’épouse.

Les syndicats peuvent aider les membres vulnérables à comprendre et à réagir aux risques auxquels ils se sont exposés – et aux risques qu'ils peuvent faire courir à leur partenaire, habituelle ou occasionnelle. En apprenant à mieux communiquer au sein du couple, les membres cesseront peut-être de multiplier les partenaires ou du moins parleront plus franchement de la nécessité d’utiliser un préservatif.

- Un homme violent présente un bien plus grand risque VIH pour sa partenaire qu'elle n'en pose pour lui, et doit être ciblé par un message différent de la traditionnelle sensibilisation à la protection -

De même, un homme sexuellement expérimenté qui a des rapports avec une très jeune partenaire ne court pas ou peu de risques en ce qui le concerne, mais l’expose en revanche à un grand danger car ses membranes génitales non arrivées à maturité sont extrêmement sensibles à la transmission.

Cette particularité prend des dimensions dramatiques dans les régions où les jeunes femmes sont données en mariage à des hommes plus âgés et souvent aisés en échange de dons, d'argent ou d'une reconnaissance sociale. Il en résulte que l'âge moyen du décès par SIDA dans certains pays est bien plus précoce pour les femmes que pour les hommes.

Dans de telles situations, les messages traditionnels sur la protection ne suffisent pas face à certaines traditions considérées comme normales, intrinsèquement liées à la pauvreté et au manque d'éducation. Sans aide extérieure, les syndicats qui travaillent dans la sphère du VIH/SIDA ne pourront faire évoluer les mentalités. Mais ils doivent être conscients de ces réalités et sensibiliser les membres si l’on veut que l'égalité s’ancre dans les esprits et que la prévention du VIH se généralise.

Le défi du changement

Même si les traditions sont complexes et bien ancrées, il n'y a pas de raison de croire que les choses ne changeront jamais. Les normes culturelles qui oppriment les femmes en Afrique du Sud sont aux antipodes des lois nationales qui promeuvent l'égalité, et bon nombre d'associations et de militants oeuvrent à combler ce fossé.

Selon Catherine Albertyn, responsable de la recherche sur l'égalité à l'université de Witwatersrand :«Des normes et valeurs différentes existent, des femmes s'opposent et résistent, et l’un des meilleurs points de départ, c’est de le faire savoir.»

Le Zimbabwe Amalgamated Railway Workers’ Union est l'un des trois syndicats nationaux qui ont bénéficié du programme d'éducation pour les couples lancé par la Zimbabwe Confederation of Trade Unions en 1995 et poursuivi pendant 10 ans avant de sombrer sous les pressions économiques et politiques du pays

Partout, le cours affichait complet. Les travailleurs et leurs épouses participaient à des séminaires affichant complet sur les lieux de travail et dans les locaux syndicaux, et parlaient à cœur ouvert du VIH et de leurs relations.

Clementine Dehwe, alors Responsable de la santé et de la sécurité du ZCTU (et aujourd'hui Coordinatrice de la campagne VIH/SIDA des Global Unions), dirigeait ce programme : « La question du préservatif rejoint en fait celle de la communication.

Comment une femme peut-elle par exemple demander à son partenaire d’utiliser un préservatif ou de faire un test de dépistage ? Nos délégués ont compris qu'ils devaient aller au-delà des systèmes traditionnels s'ils ne voulaient plus voir leurs membres mourir du SIDA.»

Les formateurs du programme pensent que leur travail a eu un impact durable sur la vie des couples qui y ont participé. Bien entendu, l'approche adoptée au Zimbabwe ne peut être transposée partout, car selon la culture, la discussion sera plus ou moins directe, et les groupes seront mixtes ou séparés.

Les femmes dans le transport

Dans beaucoup de régions, quand les travailleuses des transports rentrent chez elles, c’est pour se retrouver dans la position de l’épouse vulnérable et servile. En outre, les syndicats doivent aussi reconnaître que les travailleuses, en particulier celles qui sont loin de chez elles et celles qui occupent des positions modestes et précaire, sont exposées aux avances non sollicitées, voire aux agressions, d’une minorité de collègues masculins.

Par ailleurs, dans la plupart des sociétés, les femmes doivent prendre soin des membres de la famille malades du SIDA, et courent dès lors le risque de perdre leur emploi. Et les femmes qui contractent le virus sont bien plus stigmatisées que les hommes, avec les conséquences professionnelles que cela implique.

Ces réalités devraient inscrire la dimension de genre du VIH/SIDA au cœur des préoccupations syndicales. Comme le fait remarquer la Responsable des femmes de l'ITF, Sarah Finke : « Les syndicats des transports doivent s'atteler aux rapports de forces entre les hommes et les femmes sur le lieu de travail et dans la sphère privée, de manière urgente et pragmatique – et pas seulement en tant qu'objectif à long terme. Il faut prendre le sexisme au sérieux, sous toutes ses formes, et le combattre dès maintenant.»

Le rapport 2006 de l'ONUSIDA formule la conclusion suivante : « Des lois et des politiques protégeant les femmes et les filles de la violence sexuelle, de la privation d’héritage et des discriminations de toutes sortes liées à leur sexe – y compris les pratiques traditionnelles préjudiciables et la violence sexuelle, au sein du mariage ou hors mariage – doivent être promulguées, largement portées à la connaissance des populations et appliquées.»

Pour lutter contre le VIH, les syndicats doivent contribuer à l'amélioration générale de la condition de la femme, en s'attaquant aux inégalités sur le lieu de travail, dans la chambre à coucher et dans le droit national.

Peter Piot demeure optimiste malgré l’ampleur du défi. Dans un entretien accordé au magazine Newsweek, il déclare percevoir autour de lui l'amorce d'un changement de mentalité.

« Je le constate partout où je vais. Le sentiment de honte et d’impuissance disparaît, chez les hommes comme chez les femmes. Des communautés entières se mobilisent et prennent leur destin en main.»



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