Dialogues aux frontières
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| Trade unionists interview drivers about their conditions at the Brazil-Argentina border. |  |
La toute première réunion sur les problèmes auxquels sont confrontés les chauffeurs transfrontaliers, qui a rassemblé gouvernements, employeurs et syndicats, a donné lieu à un dialogue positif et à un nouvel élan pour améliorer les conditions de travail de l’un des groupes les plus vulnérables au monde. Mac Urata nous en dit plus.
Dans beaucoup de régions, le passage des frontières est rendu difficile par la vétusté des infrastructures, les lourdeurs administratives, l’inefficacité des procédures ainsi que la corruption à laquelle se livrent les douaniers et la police locale. Tous ces facteurs débouchent sur des situations intenables pour les chauffeurs internationaux, qui sont souvent la proie du harcèlement et des manœuvres d’intimidation des officiers de police ou des douanes et qui n’ont à leur disposition aucune infrastructure de repos ou d’aide.
Avant même de prendre la route, les chauffeurs doivent souvent batailler ferme pour venir à bout des longues et complexes procédures d’obtention des visas. Selon l’Organisation internationale du travail, un chauffeur international d’Europe orientale doit parfois attendre jusqu’à 30 jours pour obtenir les documents nécessaires à tous les passages de frontière qu’il devra effectuer.
Erasmo Flores, du Sindicato Nacional de Motoristas de Equipo Pesado de Honduras (Sinamequiph), a parlé des situations auxquelles sont confrontés ces chauffeurs lors de la toute première conférence tripartite de l’OIT sur les problèmes qui se posent au passage des frontières, organisée à Genève en octobre :
« Juste avant cette conférence, j’ai rencontré Rafael Arauz, du Panama, Gilberto Carrera du Guatemala et Santos Amado Rubio du Salvador, qui faisaient partie d’un groupe d’une dizaine de chauffeurs internationaux qui rendaient visite à notre syndicat. Ils avaient été retenus à la frontière alors qu’ils faisaient route vers le Honduras pour nous parler de leur expérience. Dans leurs pays respectifs, beaucoup de chauffeurs hésitent à s’affilier à un syndicat par peur des représailles de la direction. J’espère que cette réunion aura des retombées positives pour les travailleurs qui sont dans leur cas. »
Victor Mokhnachev, du Motor Transport & Road Workers’ Union, a indiqué que les chauffeurs russes sont parfois pris dans des bouchons de 40 km à l’entrée de la Lettonie. « Ces retards peuvent les pousser à l’agressivité, à l’incivilité et à la corruption » a-t-il déclaré.
« Et s’ils s’assoupissent à force d’attendre ou quittent le véhicule pour se rendre aux toilettes, ils reviennent à la case départ parce que les autres chauffeurs les ont dépassés » ajoute Per-David Wennberg, du syndicat suédois des travailleurs des transports. « Ils sont fatigués par ces retards stressants puis doivent rouler à tombeau ouvert pour rattraper le temps perdu. Un cocktail explosif. »
Edivaldo da Silva, de la Confederacao Nacional dos Trabalhadores em Transportes Terrestres (CNTTT) du Brésil, était le coordinateur international du syndicat lors d’un atelier transfrontalier financé par l’ITF et SASK l’année dernière dans son pays. Lors d’un déplacement à la frontière argentine, les participants de l’atelier ont découvert, d’un côté, un grand centre commercial moderne « hors taxe ». Et de l’autre, sur une route boueuse perdue dans la forêt, une quarantaine de chauffeurs internationaux qui patientaient, sans sanitaires, et sans avoir nulle part où s’abriter ou se rafraîchir. Ici, une attente de trois jours est tout à fait habituelle. Après avoir été témoin de cette scène, Edivaldo a reçu de son syndicat la mission de réfléchir aux moyens d’améliorer les choses.
Pendant les longues heures et journées d’attente aux frontières, sans accès à des infrastructures de repos, beaucoup de chauffeurs internationaux choisissent de passer la nuit avec une prostituée, malgré les risques de maladies sexuellement transmissibles. Un rapport de l’OIT présenté lors de notre réunion a relayé les conclusions d’une étude menée en 2001 : 56% des chauffeurs longue distance de Kwazulu-Natal Midlands, en Afrique du Sud, sont séropositifs.
Abner Ramakagolo, du Satawu, a indiqué que son syndicat avait interpellé à ce sujet les employeurs du transport routier il y a plus de 10 ans, et lancé avec succès le projet actuel « Trucking against AIDS » en Afrique du Sud. En plus d’avoir sensibilisé les responsables et salariés à la question du VIH/SIDA, le projet a permis de créer une dizaine de centres de santé mobiles sur les grands axes routiers, ainsi qu’un système de distribution de préservatifs et de conseil et de dépistage volontaire, qui s’adresse aux prostituées et à la population locale ainsi qu’aux chauffeurs.
Résultats de la réunion
L’ensemble des participants de la réunion tripartite ont considéré qu’il était essentiel d’améliorer les droits, le bien-être et la dignité des chauffeurs internationaux, qui contribuent de manière vitale au développement socio-économique de leur pays et de leur région.
« Le secteur a besoin de redorer son blason et de faire montre du plus grand professionnalisme » a indiqué l’International Road Transport Union (IRU), l’association mondiale des employeurs. « Les employeurs reconnaissent et soutiennent le droit des travailleurs à la liberté syndicale et à la négociation collective. »
La réunion a conclu que « des infrastructures adéquates en matière de sanitaires, de restauration, d’approvisionnement, de repos, de communication, de logement et de loisirs autorisés, de réparation de véhicules et d’autres services d’urgence, ainsi qu’en matière de parking » sont nécessaires à de nombreux postes-frontières. Elle en outre indiqué que « l’accès à des visas à entrées multiples avec des périodes de validité plus longues » était souhaitable le cas échéant, mais a également souligné le besoin d’éliminer l’emploi illégal et les trafics en tous genres. Le document de conclusion précise que pour les partenaires sociaux, « l’instauration de procédures qui préserveraient les droits humains et de travail des chauffeurs internationaux » est essentielle si l’on veut régler les problèmes qui se posent au passage des frontières.
Après de longs et constructifs débats, les groupes des employeurs et des travailleurs ont décidé de collaborer au travers de l’OIT pour développer un projet pilote de suivi transfrontalier. Ils ont également accepté pour la première fois de travailler main dans la main pour s’atteler au VIH/SIDA en tant que problème qui concerne les lieux de travail.
Peter Baranowski, de Ver.di, Allemagne, porte-parole du groupe des travailleurs, a déclaré : « Nous étions bien préparés pour cette réunion car les problèmes soulevés sont ceux qui se posent au quotidien pour nos membres et nous les connaissons bien. Par exemple, en Afrique de l’Ouest, pendant la semaine de campagne annuelle de l’ITF, nos syndicats organisent une manifestation conjointe à la frontière avec un atelier sur le VIH/SIDA, des entretiens de recrutement avec des chauffeurs internationaux et un dialogue avec des représentants gouvernementaux, et clôturent la journée par un convoi de camions qui décourage les inspections illégales de la police le long de la route. »
Il a ajouté : « Le Secrétariat de l’OIT a préparé cette réunion bien à l’avance avec les groupes des travailleurs et des employeurs. Cela a donné bon espoir aux deux parties et créé un climat de sérieux et de sincérité dans nos discussions tripartites, lors desquelles les participants se sont engagés à obtenir des résultats positifs et constructifs. »
Moins d’un mois après la conférence, l’OIT a organisé une réunion pour assurer un suivi des conclusions et les traduire en actions qui seront mises en œuvre en 2007.
La Conférence tripartite de l’Organisation internationale du travail « Questions sociales et dans le domaine du travail découlant des problèmes de mobilité transfrontalière des chauffeurs routiers internationaux » a eu lieu à Genève du 23 au 26 octobre 2006.