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Les derniers procès en cours commencent demain au Bahreïn

14 novembre 2011

Reportage de Kate Webb pour l’ITF

Novembre sera un mois critique au royaume de Bahreïn. Le 15 novembre, trois responsables du syndicat de Gulf Air comparaîtront devant un tribunal sur la base de vagues accusations concernant la « sécurité nationale ». Dans deux semaines, un groupe de journalistes sportifs et d’athlètes, incluant le meilleur buteur de football du pays, A’ala Hubail, seront jugés pour « rassemblement illégal et incitation à la haine contre le régime » et le 28 novembre, les médecins appréhendés au Complexe médical de Salmaniya et déjà jugés par un tribunal militaire, seront rejugés au civil, après le tollé international que le premier jugement avait suscité.

Au cours de cette même période, le 23 novembre, la Commission d'enquête indépendante du Bahreïn (BICI) - créée par le roi Hamad bin Isa Al-Khalifa et présidée par le juriste international M. Cherif Bassiouni – publiera son rapport sur l’existence ou non de violations de droits de l'homme pendant le soulèvement du printemps.

Beaucoup repose sur ce rapport. Le sort de centaines de manifestants déjà emprisonnés ou encore devant les tribunaux peut en dépendre. L’état du Bahreïn quant à lui – où les services financiers ont remplacé le pétrole comme premier secteur économique du pays – joue sa réputation sur la scène mondiale, ainsi que sa capacité à faire des affaires sur le marché international. Aux États-Unis, après des objections présentées par certains sénateurs, Hillary Clinton a décidé de repousser un contrat de vente d’armes au Bahreïn de 53 millions d’USD jusqu’à la publication des conclusions de l’enquête de la BICI ; en outre, les plaintes soulevées par les syndicats internationaux et le Parlement européen relatives aux mauvais traitements infligés aux travailleurs ont mis l’accord de libre-échange entre les États-Unis et le Bahreïn en péril.

Depuis le début du soulèvement le 14 février, l’élite au pouvoir sunnite Al-Khalifa – qui gouverne une nation à 70% chiite, et où l’oncle du roi est premier ministre depuis 40 ans, battant le record d'ancienneté au monde - s'est montré experte en l'art d'associer d’anciennes méthodes de contrôle avec des méthodes plus modernes: faisant appel ainsi non seulement à l’utilisation de troupes étrangères, de la loi martiale, des tribunaux militaires et de la torture, mais également à des attaques « douces » du pouvoir à l’encontre de la société civile. À l’heure actuelle, presque 3.000 travailleurs ont été licenciés, la télévision et les médias sociaux sont utilisés pour dénoncer et montrer du doigt les « traîtres » et des sociétés de renseignement et de relations publiques américaines et britanniques sont employées pour s’assurer que la version du gouvernement est la seule que le monde écoute.

Les histoires qu’ils tentent d’étouffer sont celles que nous content Faisal Hayyat, un des journalistes sportifs en procès, et Habib Alnabbool, le président du syndicat de Gulf Air, également en procès. « J'ai été torturé par l'armée bahreïni et par des gardes de sécurité liés au Ministère de l'intérieur » déclare Hayyat. « Ils m’ont attaché les mains derrière le dos, m’ont bandé les yeux et battu avec des tuyaux, des câbles et à coups de bottes militaires. » Alnabbool affirme aussi qu’après son arrestation il a été livré au Ministère de l’intérieur, où, ajoute-t-il, « J'ai été interrogé, humilié, on m’a bandé les yeux et forcé à signer des documents que je n’avais pas le droit de lire. »

Hayyat est un des soixante-et plus journalistes qui ont été appréhendés. « Il n’y a pas de vrai journalisme, pas de place pour exprimer son opinion », déclare-t-il. Lorsque Al-Wasat, le principal journal d’opposition au Bahreïn, a du fermer une journée, son rédacteur en chef, Mansoor Al-Jamri, a été forcé à démissionner ; il a été réintégré quatre mois plus tard mais en octobre, lui et trois de ses collègues ont reçu une amende de 1000 dollars bahreinis (2650 USD) pour « publication de nouvelles diffamant l'image du Bahreïn à l'étranger. » Alnabbool estime également que ses droits, garantis par la constitution, lui permettant de parler publiquement de son travail, sont bafoués.  Il a été sommé par le PDG de Gulf Air, Samer Majali, de ne pas parler à Al Jazeera ou à d’autres médias. Alnabbool fait partie du plus large groupe de travailleurs victimes de harcèlement au Bahreïn, où douze compagnies (Gulf Air, Alba, Batelco et neuf autres) sont à l’origine de 919 licenciements.

Toutes ces compagnies sont liées au fonds souverain du Bahreïn, Mumtalakat Holding Company, qui possède une participation importante dans chacune de ces compagnies. Il est important de le souligner car cela semble relier les victimes de torture à la famille royale. « Les compagnies de Mumtalakat ont licencié les employés », déclare Alnabbool, « puis donné leurs noms aux tribunaux militaires ». Mumtalakat est présidé par le prince héritier de la Couronne, Salman bin Hamad Al-Khalifa. Il nomme le conseil d’administration, dont les membres incluent un des quatre vice-premiers ministres, Khalid bin Abdulla Al-Khalifa, le ministre des finances, le ministre des affaires du cabinet, le ministre du travail et le président de Gulf Air, Talal Al Zain.

« Pendant l’application de la « sécurité nationale » [loi martiale] par l'armée », explique Alnabbool, « il était dangereux de se rendre au travail. Samer Majali a envoyé un courriel à tout le personnel, déclarant que les travailleurs qui ne se rendraient pas au travail par crainte pour leur sécurité ou celle de leur famille, ne seraient pas pénalisés. » Malgré cela, la raison générale présentée pour justifier les licenciements dans les entreprises de Mumtalakat est « l’absentéisme ». Il y a eu 230 licenciements dans Gulf Air et Majali a envoyé un courriel au personnel restant pour les inviter à dénoncer leurs collègues. « Ce courriel a été exploité par certains pour régler des problèmes personnels », ajoute Alnabbool.

Depuis lors, les responsables syndicaux ne sont pas autorisés à entrer dans leurs bureaux du bâtiment de Gulf Air, ni n’ont le droit d’organiser des réunions avec leurs membres. La Confédération syndicale internationale précise que 59 dirigeants syndicaux ont été licenciés et deux syndicats ont été démantelés. En mars, Bahrain Petroleum (Bapco), où 293 employés avaient été licenciés, a dissous le syndicat de la compagnie et en avril, le Bahrain Teachers Association a été forcée à fermer, et son président et son vice-président ont été arrêtés.

Parallèlement à ces attaques contre les syndicalistes, la diffamation publique s’est poursuivie. Sur de nombreux sites internet, comme Bahrain Online et Bahrain Arabia, des photographies de travailleurs manifestant ont été publiées, leurs visages encerclés et leurs noms identifiés. Un site en particulier, Awakened Giant, a 131 photographies identifiant des pilotes, des ingénieurs, du personnel au sol et des équipages de cabine de Gulf Air. « Le gouvernement a fermé les sites internet de l’opposition », explique Alnabbool, « mais continue à laisser ces personnes cibler les travailleurs, donner leurs noms et leurs adresses, en les taxant de traîtres et de conspirateurs. C’est la crainte et la crainte seule qu’ils répandent, et cela dresse les gens les uns contre les autres. »   

Sous la pression internationale, le roi, le premier ministre et le prince héritier ont tous fait des déclarations affirmant que les travailleurs licenciés devraient retrouver leur travail, mais ces déclarations semblent être à l’intention des occidentaux seuls : les sociétés de Mumtalakat tardent à réagir. Dans Gulf Air, où tous les travailleurs licenciés étaient des chiites, seulement 79 employés ont été réintégrés. Cela dit, ils n’ont pas retrouvé leur ancien poste mais sont désormais obligés de passer leurs heures de travail dans une pièce de 7 mètres sur 21 avec seulement 30 chaises à se partager, un environnement décrit par Alnabbool comme « répugnant », soulignant aussi que leurs empreintes sont prises lorsqu’ils arrivent et qu’ils partent et sont vérifiées plusieurs fois par jour. « Il est possible que ces entreprises exploitent la situation politique au Bahreïn pour restructurer », affirme Jane Kinninmont, principale chargée de recherche auprès de Chatham House. « Certaines d’entre elles sont rongées par la corruption et Gulf Air perd de l’argent. »

Des entreprises étrangères opérant au Bahreïn, comme DHL, se sont aussi retrouvées piégées dans la situation politique. Shukri Hassan, président du syndicat DHL Bahreïn, et huit de ses collègues ont été formellement accusés de « violation à la sécurité nationale », bien que leur procès ait été temporairement suspendu sans donner de raison. Et du personnel supérieur de RSCI Bahrain, le prestigieux collège de formation dirigé par le Collège royal des chirurgiens en Irlande, où vingt membres du personnel médical ont récemment été arrêtés et emprisonnés, a demandé à trois étudiants de prêter un serment de loyauté à la famille royale du Bahreïn. Le RSCI de Dublin a depuis présenté ses excuses pour cet incident, le qualifiant d’« inacceptable ».

Certains au Bahreïn pensent que le roi a créé la BICI afin de se munir d'une arme lui permettant de se battre contre les éléments les plus conservateurs de la famille Al-Khalifa. Si c’est le cas, cette stratégie risque au final de se retourner contre lui. Si le rapport de Bassiouni ne révèle ne serait-ce qu’une fraction des violations des droits de l’homme dénoncées par les manifestants, la réputation du pays comme l’un des plus modernes parmi les états du Golfe sera entachée, et il sera bien plus difficile d’être un acteur financier moderne tout en présidant un système politique archaïque qui empiète sur les droits de l’homme ainsi que sur les directives de l’OIT et de l’OCDE.

La famille Al-Khalifa commence déjà à présenter le rapport de la BICI à sa manière. Dimanche, le prince héritier a déclaré que depuis l’annulation du Grand prix l’année dernière, le Bahreïn était désormais un pays où la sécurité est garantie pour accueillir l’évènement l’année prochaine et que le rapport de la BICI permettrait au pays d’aller de l’avant. Il n’a pas mentionné les 27 employés qui ont été licenciés sur le circuit de course international, où le Grand prix se déroule, ni les accusations de torture de certains de ces employés après leur arrestation. Mumtalakat a un intérêt financier dans le Grand prix puisque la compagnie possède 42% des actions de la société McLaren, et parce que, selon les déclarations du prince héritier dimanche dernier, « la course est ce qui relie le Bahreïn au reste du monde ».

Les manifestants ont un point commun avec le prince héritier: ils souhaitent aussi « aller de l’avant », mais leur idée du progrès et de la modernité n’est pas la même que celle des Al-Khalifa. « Nous voulons un état de droit civil », déclare Faisal Hayyat, « et non pas un pays arriéré où nous sommes soumis au pouvoir des forces armées et de la police. »

Dr Kate Webb est journaliste indépendante et chercheuse travaillant à Londres. Elle a publié divers articles sur la politique et l’art dans les journaux suivants: The Guardian, Observer, Tribune et Daily Telegraph. Elle a également interviewé de nombreux écrivains et historiens pour son site internet New Mills et est critique littéraire pour le Times Literary Supplement.



 
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